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MAROC

Une vision globale du secteur marocain de l’énergie par Abdelkader AMARA

Le 13 novembre 2015

« Il est indispensable d’avoir une vision globale sur le secteur de l’énergie »

Conjoncture.info : Quelle est votre vision stratégique en matière d’énergie ?
Abdelkader Amara : Comme vous le savez, le Maroc ne dispose pas, jusqu’à l’heure, de ressources fossiles et enregistre en même temps une croissance soutenue de ses besoins en énergie. Notre demande en énergie primaire s’est accrue, en moyenne, de près de 5 % pendant ces dernières années, tirée par la croissance de la consommation électrique qui, elle, a connu la même tendance avec une hausse moyenne de 6,5 % par an. Et pour cause, la quasi-généralisation de l’électrification rurale et la dynamique de notre économie, notamment la politique des grands chantiers en infrastructures, industrie, agriculture, tourisme ou encore le logement social.

Face à cette dynamique qui s’ajoute à la progression démographique, couplée à l’amélioration du niveau de vie de la population, nous prévoyons le triplement de la demande en énergie primaire et le quadruplement de la demande électrique d’ici 2030. Pour satisfaire cette demande croissante, une stratégie nationale énergétique a été adoptée en 2009, sous les Hautes Orientations de Sa Majesté le Roi. Elle a fixé des objectifs majeurs clairs comme la sécurité de l’approvisionnement et la disponibilité de l’énergie, la généralisation de l’accès à l’énergie à des prix accessibles et la promotion de l’efficacité énergétique.

Et pour atteindre ces objectifs, des orientations stratégiques ont été adoptées. Elles portent sur l’instauration d’un mix énergétique optimisé, fiable et compétitif, la mobilisation des ressources énergétiques nationales, principalement les potentialités importantes en énergies renouvelables et la promotion de l’exploration pétrolière et gazière. Dans ce cadre, nous avons également fait de l’efficacité énergétique, de l’intégration du Maroc dans le système énergétique régional et de l’application en amont des dispositifs de préservation de l’environnement des priorités.

Comment est articulé votre plan d’action ?
Les orientations ont été déclinées en feuilles de route et traduites en plan d’action, programmes et projets. La première phase de cette stratégie a porté sur la mise en œuvre d’un plan d’urgence à court terme (2009-2012) pour maîtriser l’équilibre entre l’offre et la demande. Ce plan a permis de renforcer la production électrique par la réalisation d’infrastructures d’une capacité totale de 1 400 MW, pour un investissement de 14 milliards de dirhams, et de développer une expertise nationale au niveau des institutions publiques et privées. Ainsi, ont été mises en place des réformes importantes et ciblées aux niveaux législatif, réglementaire et institutionnel. Du côté de la demande, ce plan a permis le lancement des premières actions d’efficacité énergétique relatives, principalement, à l’introduction des lampes à basse consommation, l’adoption de l’horaire GMT+1 et la tarification super pointe.

« En matière d’efficacité énergétique, nos programmes ciblent les principaux secteurs consommateurs, notamment l’industrie, le transport et le bâtiment. »

La deuxième phase 2013-2020 prévoit un investissement de plus de 21 milliards de dollars américains pour la construction de nouvelles capacités de production (plus de 8 300 MW additionnels, dont une part importante en énergies renouvelables) et l’accélération des réformes. Parmi ces projets, citons en particulier les programmes solaire et éolien d’une capacité installée cumulée de 2 000 MW chacun à l’horizon 2020, qui viendront s’ajouter au programme hydroélectrique portant également sur une puissance globale de 2 000 MW à ce même horizon.

Par ailleurs, j’ai lancé, il y a un an, une feuille de route sur le développement du photovoltaïque à grande échelle notamment au niveau des secteurs résidentiel et tertiaire. Puis, j’ai également présenté la feuille de route pour le développement du Gaz Naturel Liquéfié (GNL). Ces projets structurants sont accompagnés par d’importants chantiers de réformes comme la suppression du seuil de l’autoproduction qui était plafonné à 50 MW, permettant ainsi aux gros consommateurs, dont les besoins dépassent les 300 MW, de développer leurs propres capacités de production, sans limitation de puissance, et d’avoir accès au réseau de transport. J’ajoute l’ouverture du réseau moyenne tension pour l’électricité, de sources renouvelables destinées aux industriels raccordés en moyenne tension et la mise en place des sousbassement juridiques et réglementaires pour « démocratiser » l’utilisation à grande échelle du photovoltaïque connecté au réseau BT. Sans oublier la mise en place d’une autorité de régulation du secteur de l’électricité dont l’objectif principal est de veiller au respect des règles en vigueur et de maintenir la viabilité concurrentielle des opérateurs et définir les tarifs et les conditions d’accès au réseau de transport et aux interconnexions. Cette entité verra, dans une seconde étape, ses prérogatives élargies au secteur du gaz naturel.

En matière d’efficacité énergétique, nos programmes ciblent les principaux secteurs consommateurs, notamment l’industrie, le transport et le bâtiment et font appel à des mesures incitatives et à des actions d’éducation et de sensibilisation.

Ces programmes d’efficacité énergétique réservent également une place de choix à nos villes, tant nouvelles qu’anciennes, afin d’assurer de manière intégrée et concertée un développement urbain durable. Une feuille de route pour le déploiement à l’horizon 2030 de mesures phares en matière d’efficacité énergétique sera déclinée sous peu.

Pour mieux saisir les enjeux, faut-il dissocier politique électrique et hors électrique ?
Pour mieux saisir les enjeux, il est indispensable d’avoir une vision globale sur le secteur de l’énergie et mettre en œuvre une stratégie énergétique cohérente et claire. Je veux dire par là qu’il faut prendre en compte tous les facteurs sociaux, économiques et techniques et toutes les composantes énergétiques : gaz, combustibles fossiles et électricité, y compris celle de sources renouvelables.

En effet, la stratégie énergétique nationale a été élaborée en associant le secteur électrique aux secteurs pétrolier et gazier. C’est dans ce sens que j’ai lancé la feuille de route du plan national gazier le 16 décembre 2014. Ce plan intègre dans sa conception nos besoins en GNL pour la production de l’énergie électrique, mais également pour l’industrie et aussi, plus tard, pour le résidentiel et le tertiaire. Bien entendu, le développement des projets électriques est lié au développement des infrastructures énergétiques (GNL, stockage des combustibles utilisés pour la production de l’électricité) et portuaires (ports et quais charbonniers) pour répondre à la demande électrique à des prix optimisés tout en préservant l’environnement. Et ce sont les mêmes infrastructures qui serviront l’industrie ainsi que d’autres secteurs de l’économie, de manière générale.

Quel est l’impact de la levée de la compensation des hydrocarbures sur la politique énergétique ?
La décompensation totale des prix de vente des produits pétroliers liquides s’est déroulée de façon progressive. Initiée en août 2013, elle s’est achevée en janvier 2015. Elle constitue la dernière étape qui permettra la déréglementation et la libéralisation des prix prévue à partir du 1er décembre prochain. Elle permettra aux opérateurs pétroliers d’exercer leurs activités dans des conditions de libre concurrence, ce qui profitera, bien entendu, au consommateur.

Mis à part l’impact positif pour les finances publiques, l’un des effets bénéfiques de la décompensation des prix c’est l’application de nouveaux prix indexés à l’international. Ce qui permettra à la demande en produits pétroliers de retrouver une nouvelle structure reflétant au mieux la compétition entre les technologies utilisant des ressources compétitives.

Un nouvel équilibre apparaîtra entre produits de substitution. D’abord, entre carburants (gasoil et essence) consommés par un parc de véhicules, actuellement, à très forte dominance en diesel. À ce niveau-là, on peut s’attendre à une dédiésélisation partielle de ce parc. Ensuite, entre les combustibles compétitifs (fuel-oil, énergies alternatives comme le gaz naturel carburant, solaire et éolien pour la production de l’électricité). Le fuel oil n’étant plus compensé, les consommateurs choisiront d’autres ressources dont les prix seraient plus compétitifs. La rentabilité relative des centrales électriques fonctionnant aux énergies renouvelables s’en trouvera nettement améliorée. Les autres unités industrielles consommant actuellement du fuel oil passeront au gaz naturel et aux ressources alternatives.

Après la décompensation des produits pétroliers liquides comme l’essence ou le gazole, le retrait de la subvention du gaz butane est-il proche ?
Après la réussite de la décompensation totale des prix des produits pétroliers liquides, la décompensation du prix de la bouteille du gaz butane pourra être envisagée, une fois les conditions réunies pour lever toutes les contraintes qui pourraient menacer le succès escompté de cette opération.

Tout récemment, nous avons appris que notre pays s’apprête à importer du gaz liquéfié, qu’en est-il ?
Au vu des changements importants qui s’opèrent à l’international en matière d’énergie et de protection de l’environnement, le Royaume du Maroc se doit de considérer sa transition énergétique avec pragmatisme et anticipation pour assurer sa sécurité d’approvisionnement au meilleur coût. Donc, nous envisageons d’accroître la part du gaz naturel dans notre bouquet énergétique pour sécuriser la demande nationale croissante en électricité.

Aussi, l’introduction massive du gaz naturel dans le mix énergétique national est-elle envisagée pour des considérations vitales dont la première est de répondre aux besoins en électricité du pays à moyen et long termes, besoins qui évoluent à un taux d’accroissement annuel moyen de plus de 6 %. D’autres objectifs visés concernent la diversification du bouquet électrique et des sources d’approvisionnement du pays en gaz naturel, mais aussi l’anticipation des contraintes techniques et des intermittences générées par la montée en puissance des énergies renouvelables dans le mix électrique national. Je souligne que cette réforme nous permettra de relever les défis liés à la stabilité du système électrique national grâce à la flexibilité offerte par les technologies CCGT (Combined Cycle Gas Turbine) et de contribuer à la réduction de l’impact sur l’environnement du système énergétique national.

C’est dans ce cadre que la feuille de route sur le GNL a été lancée. À terme, le Maroc sera doté des infrastructures nécessaires pour l’importation et l’utilisation du GNL. C’est un mégaprojet de 4,5 milliards de dollars.

Qu’en est-il de votre approche des sources fossiles comme le gaz de schiste ?
L’exploration et la valorisation des énergies fossiles constituent une composante importante de notre stratégie énergétique nationale. Ces dernières années, cette activité a connu un regain d’intérêt remarquable de la part des grandes entreprises internationales qui ont manifesté une attention particulière au sous-sol marocain, aussi bien pour l’onshore que pour l’offshore. Je vous rappelle que nos bassins sédimentaires s’étendent sur 900 000 km².

Concernant les gaz de schistes, les actions entreprises par les sociétés présentes au Maroc portent sur des études géologiques et géophysiques en vue d’une évaluation préliminaire des potentialités que recèle le sous-sol national. Je tiens à préciser à cet égard que nous suivons de près l’évolution des technologies à l’échelle internationale concernant la recherche et l’exploitation des hydrocarbures non conventionnels. Nous avons opté pour une approche visant la reconnaissance des potentialités du sous-sol national tout en protégeant l’environnement et en sauvegardant les ressources hydriques.

Et si l’on parlait des énergies renouvelables et de votre stratégie en matière d’énergie solaire ?
En matière d’énergies renouvelables, nous avons entrepris la réalisation de deux importants projets d’énergies solaire et éolienne, qui avec les projets hydroélectriques vont nous permettre de faire passer la part des énergies renouvelables dans la puissance électrique installée totale à 44 % à l’horizon 2020, permettant d’économiser 3 millions de tonnes équivalent pétrole par an en combustible fossile et d’éviter l’émission de près de 11 millions de tonnes de CO2 par an.

Mais, au-delà de leur contribution à satisfaire nos besoins énergétiques futurs, ces projets nous permettront surtout de maîtriser l’utilisation des technologies de valorisation des ressources énergétiques renouvelables et d’être à l’avant-garde de la lutte contre les changements climatiques. Ces projets de développement des énergies renouvelables présentent, pour nous, d’excellentes opportunités pour assurer une intégration industrielle progressive, renforcer nos compétences humaines dans ce domaine et donner une impulsion forte à la R&D et à l’innovation technologique.

Pour l’énergie solaire, le Maroc dispose d’un grand potentiel estimé à 6,5 kWh/m²/j avec un ensoleillement annuel de 3 000 heures. Les études réalisées sur l’opportunité de développer du photovoltaïque à grande échelle ont montré que le potentiel théorique du photovoltaïque est estimé à 37 450 TWh/an et que le potentiel technique exploitable s’élève à 13 000 TWh/an.

Pour valoriser ce grand potentiel, le Maroc a certes donné la priorité au développement de centrales solaires CSP, pour répondre aux besoins urgents de notre système électrique national et assurer une meilleure modulation de la puissance appelée grâce à la capacité de stockage. Mais le Royaume prévoit aussi de développer l’utilisation du photovoltaïque à grande échelle dont la maturité technologique a atteint un niveau très avancé.

Ainsi, les travaux de réalisation de la première centrale Noor Ouarzazate I de 160 MW, utilisant la technologie des capteurs cylindro-paraboliques avec 3 heures de stockage, se déroulent conformément au planning prévu. Sa mise en service est prévue à la fin de l’année 2015.

La deuxième phase du complexe solaire d’Ouarzazate consiste à développer les centrales Noor II et Noor III d’une capacité totale donc de 350 MW. La centrale Noor Ouarzazate II, qui aura recours à la technologie thermo-solaire à capteurs cylindro-paraboliques, sera dotée d’une puissance de 200 MW tandis que la centrale Noor III qui sera développée en utilisant la technologie thermo-solaire (CSP) avec tour, aura une puissance comprise entre 100 et 150 MW. Plusieurs accords de financement sont signés avec les institutions financières représentant un total de 17 MMDH pour la réalisation de ces deux centrales.

Le programme de développement de l’énergie solaire se poursuit à travers le choix des adjudicataires pour la réalisation des centrales solaires photovoltaïques Noor PV I (Noor IV (70 MW), Noor Laâyoune (80 MW) et Noor Boujdour (20 MW)). Le financement de ces projets pourra se faire sur fonds propres essentiellement, dans le cadre de la société de projet qui sera constituée avec l’adjudicataire de l’appel d’offres.

Par ailleurs, le processus de lancement de la première phase des centrales solaires photovoltaïques en bout de ligne est déjà entamé. Quant à la centrale solaire photovoltaïque Noor Tafilalt d’une puissance de 75 à 100 MW, elle est en phase de pré-qualification.

Et l’option du nucléaire, est-elle toujours d’actualité ou plus à l’ordre du jour ?
Cette option présenterait, sur le long terme, des avantages précieux pour faire face aux problèmes liés au stress hydrique et à ses conséquences sur l’économie et sur les populations, auxquels notre pays pourrait être confronté à l’avenir. Nous considérons donc cette option dans nos prévisions à long terme à partir de 2030, et ce, dans le cadre du développement des énergies alternatives englobant aussi le gaz de schiste, la biomasse, la géothermie et les énergies marines à l’horizon de 2030. C’est dans ce cadre que les experts de l’AIEA ont effectué une mission dans notre pays tout récemment (mission INIR) afin d’évaluer nos capacités dans ce domaine. Les recommandations de cette mission nous permettront d’améliorer nos compétences concernant essentiellement les aspects à la fois techniques, réglementaires, de sûreté et sécurité, de gestion des déchets radioactifs et de ressources humaines.

Propos recueillis par Rachid Hallaouy

Source: Conjoncture.info